Allonnes : une cité éducative, championne de la classe dehors en France ?

En deux ans, dans la ville d’Allonnes, labellisée « Cité éducative », une cinquantaine d’enseignants ont commencé à faire classe dehors régulièrement. C’est-à-dire que plus de 80% ont osé se lancer. Pour cela, après un travail d’information, il a suffi d’autoriser clairement la classe dehors, proposer à ceux qui en avaient envie un accompagnement par des animateurs nature et organiser quelques temps de formation et partage d’expérience. Entretien avec Eric Fleurat, l’inspecteur de circonscription, à l’origine de ce projet.

Entretien réalisé par Moïna Fauchier-Delavigne

1 – Comment l’action « Apprendre au et du dehors » (A2D2) a commencé ?

Je suis inspecteur de l’Education Nationale en charge de 41 écoles dont 10 sont situées à Allonnes (Sarthe), classée parmi les Quartiers Politiques de la Ville de Le Mans Métropole. A partir de la rentrée 2019, j’ai commencé à évoquer le sujet, pour sensibiliser les enseignants et directeurs sur l’intérêt de la classe dehors et ai envoyé de la documentation. J’ai fait cela pendant toute une année. Je représente l’institution, il était donc important de laisser le temps pour éviter le sentiment d’une chose imposée. Je ne voulais pas procéder par injonction, mais sur la base de la conviction.

Ensuite, en septembre 2020, on a proposé aux enseignants du primaire une journée de formation, avec cinq associations partenaires. Nous avons appelé ce programme « Apprendre au et du dehors »A²D² ; on aimait le fait d’avoir un nom robotique pour un programme naturel et dehors, on éduque à vivre la nature pour mieux apprendre, on n’éduque pas uniquement « à » la nature. Par ailleurs, la ville d’Allonnes est labellisée « Cité éducative », ce qui m’a permis de financer ce programme.

 

 Retrouvez le site collaboratif de l’action classe dehors, avec des ressources libres et gratuites pour faciliter la pratique de la classe dehors :

2 – Comment les associations d’éducation à l’environnement ont-elles été choisies ?

 

Je cherchais des associations locales d’éducation à l’environnement pour accompagner des enseignants et les aider à se lancer dans la démarche, des éducateurs nature qui savent comment ancrer les apprentissages dans la nature et gérer un groupe d’enfants dehors.

Le GRAINE Pays de la Loire ainsi que les associations qui y sont affiliées ont obtenu un agrément de l’Éducation Nationale, ce qui garantit le sérieux et la qualité de leur collaboration. Grâce à ce réseau, nous avons pu identifier facilement cinq associations avec lesquelles nous travaillons maintenant depuis deux ans.

Chaque association accompagne un groupe de trois enseignants. Il y a aujourd’hui 17 « triplettes » (un éducateur à l’environnement avec un groupe de 3 enseignants) pour les 51 classes d’Allonnes qui souhaitent bénéficier d’un accompagnement. Grâce aux compétences diversifiées des associations, chaque enseignant a pu trouver ce qui lui correspond et grâce au GRAINE Pays de Loire, nous avons pu établir un devis harmonisé pour tous.

3 – Concrètement, quel rôle ont joué les associations d’éducation à l’environnement ?

Les associations interviennent lors des temps de formation, accompagnent les enseignants pour repérer en début d’année le site où ils pourraient sortir régulièrement, participent à deux séances de classe dehors dans l’année, ainsi qu’un temps d’analyse et un temps de bilan.

Pour chaque année, j’ai inclus dans le plan de formation de ma circonscription deux types de formations : une journée de formation « remplacée » réunissant 12 enseignants et les animateurs nature, et un module de formation de 18h assuré par le conseiller pédagogique départemental sciences-Education au développement durable,Pascal Viard, ouvert aux enseignants intéressés sur l’ensemble du département. Les deux formules comportent des temps pratiques sur sites ainsi que des partages d’expériences.

Dès la rentrée 2021, les animateurs natures ont participé à la journée de formation remplacée afin que leur cadre d’intervention soit clairement défini. En effet, si l’objectif d’éducation à l’environnement demeurait une composante de l’action, l’objectif consistait aussi à faire vivre des situations destinées à être exploitées comme références pour des apprentissages fondamentaux. Ce concept « d’ancrage » nécessitait des éclaircissements.
A la suite de cette journée, les enseignants de la ville d’Allonnes prêts à s’engager, étaient invités à se mettre en lien avec l’animateur nature de leur choix afin de planifier et engager leur collaboration sur l’année. A cet effet, une présentation de chaque association leur était communiquée.

Ensuite il y a trois temps en triplettes par an : une demi-journée de repérage des lieux où faire classe dehors, une demi-journée d’ingénierie de projet et 1h30 d’échanges et d’analyse de pratiques – ainsi que deux séances de classe dehors avec un accompagnement individuel.

Enfin, en juin 2021, j’ai organisé une réunion en visio de deux heures, avec tout le monde – enseignants et animateurs nature – pour discuter ensemble de l’année. De plus, si enseignants en ressentent le besoin, ils peuvent demander un peu plus de séances accompagnées. Pour la seconde année du projet (2021-2022), nous fonctionnons de la même façon.

 

4 – Comment les temps de formation ont été mis en place ?

La formation continue est indispensable du fait de l’absence de formation à l’école dehors lors de la formation initiale des enseignants. On ne leur apprend pas – encore – à saisir les opportunités de l’environnement pour construire des enseignements.

Dans le cadre de la cité éducative d’Allonnes, il n’y a pas de journée de formation spécifique. Les enseignants du premier degré disposent cependant chaque année de 18h de formation continue auxquelles s’ajoutent 5 à 7 journées « remplacées » (un remplaçant est mobilisé pour prendre en charge la classe de l’enseignant en formation). Cette enveloppe de temps de formation doit permettre les formations obligatoires sur les fondamentaux de la petite section au CM2, des formations sur les autres domaines disciplinaires, ainsi que les formations interdegrés, c’est-à-dire CM2-6ème.

Je dispose donc d’une latitude pour faire bénéficier des enseignants d’une journée de formation remplacée et d’un module de formation continue le plus souvent effectué par tranches de 3h le mercredi par le conseiller pédagogique départemental.

Cette année, fin juin, un temps « d’évaluation-bilan et perspectives » réunira enseignants et animateurs natures. L’objectif consistera à étendre l’action au plus grand nombre d’écoles de la circonscription.

5 – Pourquoi vouloir développer la classe dehors à Allonnes ?

Je suis convaincu du besoin vital de sortir. Il faut un capital de vécu réel, des expériences concrètes pour ancrer les apprentissages. Or aujourd’hui, les enfants vivent coupés de nature, ils ne vivent plus vraiment. La vraie vie, c’est interagir avec le monde, avec son milieu réel : les humains et les non humains – pas être assis devant un écran ou une tablette en permanence. Grâce à ces interactions, on s’adapte, on comprend, on réfléchit, on apprend à vivre ensemble et avec le monde.

En résumé, la classe dehors permet de faciliter les apprentissages, en même temps que le bien-être des enfants. On ne peut dissocier la réussite scolaire des élèves de leur bien-être et leur équilibre social et intérieur. En sortant les élèves, il s’agit donc d’abord de permettre aux enfants de prendre du plaisir dans la vie réelle – la vie matérielle et les éléments – et qu’ils développent leur conscience grâce à leurs sens, leurs perceptions, ensuite les écrans pourront avoir une place plus juste.

 

6 – Aujourd’hui à Allonnes, combien d’enseignants ont commencé à faire classe dehors ?

Pendant l’année 2020-21, 39 classes volontaires se sont lancées avec l’accompagnement de partenaires associatifs. Elles ont toutes renouvelé leur partenariat et cette année, ce sont donc 51 classes qui sont engagées avec ces mêmes partenaires.

La ville compte 62 classes au total réparties dans dix écoles. Aujourd’hui, il y a 82% des enseignants, et donc des élèves de primaire, qui sortent régulièrement à Allonnes. La réalité est même supérieure vu que plusieurs enseignants pratiquent aussi A²D² sans recours à des accompagnants rémunérés. La grande majorité sortent une demi-journée par semaine et certains tous les 15 jours. De la petite section au CM2 mais quand même principalement en cycle 1 et 2. En cycle 3, les enseignants ont parfois plus de mal à se projeter dehors.

« Sans cité éducative, cela aurait été impossible d’aider 51 classes à se lancer dans la classe dehors. »

Eric Fleurat, Inspecteur à Allones (72)

7– En quoi la cité éducative a aidé à favoriser le développement de la classe dehors à Allonnes ?

La cité éducative a eu un effet de levier très clair. Sans cité éducative, cela aurait été impossible d’aider 51 classes à se lancer dans la classe dehors. Le financement d’une collaboration avec des animateurs natures a d’abord permis de rassurer les enseignants quant à cette pratique encore inhabituelle.

Quand on rentre dans ce dispositif de Cité éducative, on se positionne sur un champ plus expérimental vu qu’il s’agit de monter des actions partenariales avec une pédagogie innovante pour lutter contre les inégalités et favoriser la réussite des enfants et des jeunes. Cela permet de sortir un peu des clous tout en respectant les orientations nationales. La classe dehors est clairement indiquée dans mon projet, le recteur est au courant, c’est officiel.

De plus, cela permet aussi d’avoir un budget porté par la ville – pour le partenariat avec les cinq associations pour la formation et l’accompagnement et des achats de petit matériel pour les séances dehors. Sur le budget total de la cité éducative de 250 000 € par an pendant trois ans, pour toutes les initiatives prises au niveau de la ville, 22 000 euros ont été consacrés au projet A2D2 en 2020-2021 et cette année, nous disposons de 10 000 euros supplémentaires. En raison des problématiques liées à la crise sanitaire, la durée du programme a été portée à quatre ans.

8– Quel bilan tirez-vous de cette pratique de classe dehors à Allonnes ?

Le premier bilan de l’action, en juin 2021 était plus que positif. L’année avait été très difficile pour les élèves et les équipes. Les bouleversements liés à la crise sanitaire entrainaient une dégradation alarmante des relations, des enfants pétaient les plombs. Travailler dehors, sur les interactions sociales et en prenant soin des équilibres individuels s’est révélé très régulateur et a aussi permis d’améliorer les apprentissages. Les enfants coopèrent plus facilement en classe dehors et des améliorations ont été notées avant et après les séances. Ce constat a été partagé par tous les enseignants impliqués.

Je pense que cela a été possible à Allonnes parce que les écoles travaillaient déjà en réseau. De plus, je suis en poste depuis 2015, je pense qu’une relation de confiance a pu s’installer entre les enseignants et moi.

 

9 –D’autres territoires s’inspirent-ils déjà de l’action A²D² ?

Dans les REP + du Mans, des enseignants sont intéressés. Grâce aux classes dédoublées, ils vont pouvoir assister à des séances de classe dehors à Allonnes. Nous voulons mettre en place ce partage de pratique courant juin.

De plus, Anne Philipson, une de mes collègues, inspectrice sur la circonscription de La Flèche (Sarthe) commence à impulser elle aussi cette action sur son secteur après l’avoir déjà fait avec Jean-Christophe Hortolan, conseiller pédagogique départemental Education au Développement Durable dans le département des Deux-Sèvres en 2020-2021.

💡Documentation du 1er webinaire Foire aux Questions, lors duquel intervenait notamment Jean-Christophe Hortolan (3 février 2021)

10– Comment serait-il possible de faciliter l’essaimage de telles actions ?

La reconnaissance de la part de l’institution est essentielle – que ce soit au niveau des rectorats ou du ministère. D’ailleurs, le directeur académique a annoncé qu’il viendrait bientôt accompagner une séance de classe dehors.

Les objectifs nationaux de l’Education nationale visent à une amélioration de l’acquisition des fondamentaux. J’ai donc rédigé un document qui démontre, en prenant appui sur les théories de l’apprentissage, comment ce programme « Apprendre au et du dehors » y contribue. Il est intitulé « Spécificités du concept d’ancrage dans la démarche ». Ce document peut servir d’appui aux enseignants, aider à communiquer avec les familles et partenaires et représente un argumentaire pour l’institution.

Pour faciliter cette reconnaissance, dégager des progrès en termes objectifs sur les 51 classes en éducation prioritaire concernées serait aussi utile. L’évaluation fait partie du dispositif Cité éducative mais est consacrée à l’éducation hors école. Je voulais donc pouvoir mandater des chercheurs universitaires pour faire l’évaluation de la démarche dans le cadre de la cité éducative, en prenant en compte aussi bien les apprentissages, les comportements sociaux et l’épanouissement individuel. Grâce à l’action Classe dehors que j’ai rejoint début 2022, je viens de prendre contact avec la chercheuse Aurélie Zwang de LIRDEF (Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche en Didactique, Education, Formation) dans cette perspective et espère que nous pourrons travailler ensemble.

Et si demain, un inspecteur aimerait lancer un projet similaire dans sa circonscription, il peut bien sûr me contacter, je partagerai avec plaisir mon expérience et les informations qui pourraient être utiles.

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