Maternelles et écosystèmes

Sur l’île de la Réunion, six écoles maternelles, situées dans six circonscriptions académiques différentes, se sont regroupées dans un projet École du Dehors, étendu à l’échelle européenne grâce au programme Erasmus+.

Ce projet fédère, à La Réunion, une cinquantaine de participants – enseignants et directeurs d’écoles, formateurs, inspecteurs de circonscription. Ce cadre, « collectif et collaboratif », nourrit d’ores et déjà des réflexions qui ne se limitent pas à la seule « classe dehors » mais portent sur tout un écosystème écologique, relationnel, culturel, linguistique et éducatif.

Ont participé à cet entretien :

  • Marie-Claude Corre, directrice depuis 2015 de l’école maternelle Les Caramboles, à Saint-Paul. Cette école compte huit classes, depuis la toute petite section.
  • Denis Ouin, inspecteur de l’Éducation nationale du premier degré à l’Île de La Réunion depuis une douzaine d’années et, depuis dix ans, conseiller technique du rectorat de l’Académie de La Réunion pour la maternelle. À ce titre, il est co-pilote du projet Erasmus+ École du Dehors.
  • Axelle Picard, enseignante en grande section de maternelle à l’école Alexis de Villeneuve sur la commune de Saint-Benoît.
  • (Mireille Walter, enseignante en maternelle à l’école maternelle Les Caramboles, à Saint-Paul, était également présente lors de l’entretien. La qualité de la liaison n’a pas permis de retranscrire ses propos)

Quand et comment avez-vous entendu parler de « classe dehors » ?

Denis Ouin : Pour ma part, cela remonte à 2016. Cette année-là, j’avais conduit une évaluation d’école dans le sud de l’île, à la demande des enseignants qui faisaient face à des problèmes comportementaux chez les enfants, avec beaucoup d’incivilités. Nous nous étions intéressés à la manière dont on pouvait apaiser le climat général. À la même époque, ont émergé des projets « école du dehors » en métropole, en particulier dans l’est de la France. Notre attention s’est portée sur une école maternelle de Strasbourg, l’école Jacqueline. Il y avait alors très peu de ressources sur le sujet, même sur internet. Pendant les vacances, une enseignante est allée rencontrer l’équipe de l’école Jacqueline et elle est revenue à La Réunion avec l’idée de développer un projet de ce type.

Quelques mois plus tard, dans l’école que nous avions visitée, toutes les relations entre enfants s’étaient apaisées, et le climat général de l’école était beaucoup plus serein. Le projet s’était mis en place de manière quotidienne pour l’ensemble des classes de l’école. Tous les jours, chaque classe avait ses 45 minutes d’extérieur, avec les prémices d’une façon de faire classe différemment, qui s’appuie sur l’observation libre, l’exploration spontanée d’un espace aménagé en fond de cour, la prise de risque. À ma connaissance, ce fut le seul projet d’équipe au sein de l’Académie, jusqu’à ce que la crise pandémique nous amène à une certaine prise de conscience de la nécessité de faire évoluer nos représentations et nos comportements en termes de relation avec le milieu naturel.

Cette prise de conscience, en fait, questionne notre place dans un écosystème où l’homme n’est pas le centre du monde. Dans l’idée d’une reconnexion avec la nature, on retourne chercher notre essence et le sens de l’humain. Du coup, la classe dehors s’est diffusée de façon assez spontanée en sortie de confinement, en application des recommandations du Ministre de l’Éducation nationale.

Marie-Claude Corre : Dans l’école que je dirige et où j’enseigne, une collègue qui fait partie du groupe académique maternelle nous a présenté ce projet. Tout de suite, ça nous a parlé parce que cela rencontrait des pratiques qui avaient déjà été mises en place au niveau de l’école. Des enseignants se sont lancés tout de suite, d’autres se sont donnés un petit temps de réflexion. Six enseignants sur huit se sont engagés dans ce projet.

Axelle Picard : Je suis formatrice au sein du groupe Académique maternelle. J’ai entendu parler d’école du dehors il y a deux ans, via ce projet Erasmus+. Ici, à l’île de la Réunion, il fait parfois très chaud, et les classes ne sont pas climatisées. On sortait régulièrement à l’extérieur, ne serait-ce que pour lire des histoires ou faire des goûters. D’une certaine manière, je faisais déjà classe dehors sans mettre un nom dessus. Nous sommes une école maternelle avec trois enseignantes, la directrice, ma collègue de moyenne section et moi. Nous sommes engagées toutes les trois dans le projet Erasmus+. Mes collègues de moyenne et de petite section sont associées sur un projet de potager, et je suis pour ma part sur un projet en lien avec la cour de l’école, une très grande cour arborée qui nous permet de faire découvrir toute la faune et la flore réunionnaise.

 

L’île de La Réunion offre une grande diversité de paysages, de flore et de faune, qui semple propice à la classe dehors, comment le montrent des vidéos que vous avez postées (une forêt, un volcan…). Y a-t-il d’autres spécificités territoriales propres à La Réunion ?

Axelle Picard : Il y a en effet une grande diversité de faune et de flore, notamment endémiques. Avec notre école, à Saint-Benoît, en quinze minutes de bus, on peut être aussi bien sur le littoral que pouvoir visiter une forêt en moyenne altitude. Ça ouvre pas mal de possibilités. Mais se rajoute à ça une autre spécificité, c’est la langue créole. En maternelle, où le langage oral est très important, il y a de nombreux élèves dont la langue maternelle est le créole et non le français. Quand on va dans la cour de l’école, on peut faire simplement le lien entre leur langue maternelle et le français, en nommant ce que l’on voit (je parle les deux langues). Par exemple, en créole, on ne parle pas d’arbres mais de « pieds » et de « bois » : un bananier, c’est un pied de bananes. À partir d’observations, on peut faire travailler les enfants sur ce bilinguisme. Cela vaut pour les enfants qui parlent créole mais aussi pour ceux qui sont originaires de la métropole et ne parlent pas un mot de créole : c’est aussi un moyen pour eux et pour moi de partager nos cultures.

Denis Ouin : À partir d’observations et de manipulations très concrètes en maternelle, les enfants accèdent à de hautes abstractions. Par les langues, deux façons de penser le monde, en français et en créole, s’installent de manière naturelle et spontanée chez les jeunes enfants. L’éducation par la nature participe aussi d’une forme de partage et de réappropriation culturelle.

Le projet Erasmus+ implique six écoles de La Réunion, dans différentes circonscriptions académiques. Qu’est-ce qui fait lien entre vous, et comment envisagez-vous l’échange avec d’autres expériences, en Europe ?

Denis Ouin : En premier lieu, ce qui fait lien entre nous, c’est une dynamique de construction d’une professionnalité, qui passe d’abord par des gestes et des postures. Nous sommes en recherche et en construction de cette pratique. Je suis passé récemment à l’école des Caramboles où travaillent Marie-Claude en tant que directrice et Mireille en tant qu’enseignante. L’un des premiers effets dont témoigne l’équipe enseignante, c’est une transformation de la posture professionnelle qui va vers plus de lâcher prise. Il y a une certaine acceptation de l’incertitude, de la prise de risque, qui permet d’adopter d’autres postures, de prendre ce que les enfants donnent, et de composer avec ce que la nature apporte.

Le projet Erasmus+ regroupe une cinquantaine de participants : des représentants de six écoles de six circonscriptions qui se sont engagées, mais aussi treize formateurs et trois inspecteurs de circonscription, ce qui en fait un projet collectif et collaboratif. On tâche d’instaurer une certaine horizontalité dans les relations. Inspecteurs, formateurs, directeurs, enseignants : chacun a sa part d’expertise. Il n’y a pas ceux qui savent et ceux qui apprennent, on apprend tous ensemble.

Cette réflexion partagée, cette mutualisation vont sûrement nous permettre d’aller plus loin. D’ores et déjà nous produisons des ressources, qui sont mises en ligne sur le site de l’Académie, et dès l’an prochain, les enseignants des écoles engagées dans le projet pourront intervenir en formation auprès d’autres équipes scolaires qui souhaiteraient se lancer dans l’aventure.

Marie-Claude Corre : Cet aspect du « lâcher prise », dont parle Denis Ouin, est important. On a parfois du mal à s’aventurer, et on s’est lancés de façon empirique. L’implication de l’inspecteur maternelle qui apporte son expertise dans la gestion d’un tel projet, cela donne une ampleur académique inédite, qui dépasse les frontières de la circonscription. Et les échanges réguliers que nous avons en visio-réunion avec toutes les écoles et les enseignants qui participent à ce projet sont particulièrement enrichissants. Cela nous permet de témoigner de notre pratique, de l’analyser et de se poser des questions. Ça fait vraiment progresser tout le monde. Maintenant, je pense qu’on a besoin de s’ouvrir aux autres, de montrer ce qu’on fait, et aussi d’aller voir ailleurs pour chercher à améliorer nos pratiques et nos postures.

Denis Ouin : Nous étions cette année dans la mise en place du projet. J’ai pu intégrer trois journées de regroupement collectif, sur trois sites au cours de l’année prochaine : au volcan, dans un jardin botanique et autour d’un étang. La cinquantaine de participants au projet de la classe dehors seront présents pour pouvoir se rencontrer physiquement et créer des groupes de travail, qui viendront compléter les liens distanciels que nous avons eus jusqu’à présent.

Axelle Picard : À titre personnel, je suis devenue formatrice parce que j’adore apprendre, et on fait de toute façon un métier qui nous demande sans cesse de nous renouveler et de nous former. Le projet Erasmus+ offre cette possibilité d’aller voir ce qui se passe ailleurs. Les pays nordiques, en l’occurrence, sont beaucoup plus avancés que nous sur l’école du dehors, avec une pédagogie qui est très différente de la pédagogie française. Il y a sans doute des choses à réinvestir ici, à La Réunion.

Denis Ouin : Lors des vacances de mai, un groupe est allé en Islande. Et un groupe de huit participants part en Suède pour des visites d’observation, avec l’idée de créer une dynamique partenariale sur plusieurs années, avec des allers-retours entre la Suède et La Réunion. Nos partenaires suédois seront d’ailleurs présents en septembre, lors du premier regroupement que j’évoquais. La Suède est un pays qui a fait le pari d’une éducation de la petite enfance assez différente du système français. Les pays scandinaves, de façon générale, se sont beaucoup inspirés des « Wooden Schools ». En Suède, l’éducation est préscolaire avant six ans ; l’enfant se développe et grandit dans une approche éducative holistique de son développement. Nous allons chercher chez nos partenaires européens un décalage de notre propre regard.

Dans l’expérience que vous menez à La Réunion, faites-vous de l’inter-degrés, de façon à nouer une relation avec des collèges, voire des lycées ?

Denis Ouin : La dynamique est en cours, parce que le parcours de l’élève est continu. L’idée de l’inter-degrés passe par la mobilisation de compétences, que ce soit avec des classes primaires, de collège, voire de lycée. J’ai commencé à travailler avec une coordinatrice de collège. La dynamique va s’étendre à d’autres pour que, par exemple, des classes de sixième, encadrées par un professeur de sciences ou de géographie, puissent prendre en charge une classe de maternelle, que les plus grands soient tuteurs des plus petits. Il existe déjà, au niveau de l’académie, des instances qui réunissent le premier et le second degré ou des classes de maternelle et de primaire. Nous sommes encore dans les prémices, mais on avance avec toutes ces perspectives d’ouverture.

Marie-Claude Corre : À mon niveau, on essaie de mettre en place un partenariat avec l’école élémentaire qui est mitoyenne de notre école maternelle, et on fait partie du même réseau d’éducation prioritaire. Cela pourrait concerner des élèves du dispositif ULIS. Pourraient aussi être associés quelques élèves décrocheurs de classes de sixième, pour lesquelles les activités à l’extérieur semblent particulièrement bénéfiques.

Au-delà du milieu scolaire, le projet de classe du dehors met-il en œuvre des partenariats territoriaux (collectivités, associations…) ?

Marie-Claude Corre : On collabore beaucoup avec les services municipaux, qui sont très intéressés par notre projet. On les a ainsi sollicités au niveau de la logistique pour aménager la cour de l’école, avec des plantes, une butte de terre… On travaille aussi avec la communauté d’agglomération. L’école du dehors est reliée à des projets plus larges sur l’environnement et le développement durable. Il nous reste à solliciter des associations de quartier, des éco-délégués, et puis aussi au niveau culturel relier ce que l’on fait à la culture créole, par exemple faire intervenir des conteurs qui viendraient dans la nature, avec les enfants.

Axelle Picard : Notre équipe est dans une petite école dans les hauteurs, pas dans les montagnes, mais presque. On a une départementale qui passe juste à côté de l’école. Si on veut sortir en nature, on a absolument besoin d’un bus. Donc nos projets d’équipe se passent pour l’instant essentiellement au sein de l’école. On a une grande cour, autant l’investir à fond.

On se rapproche également des associations de quartier, que nous avons contactées. L’idée est aussi d’aller chez des particuliers, chez la famille, les grands-parents notamment, qui ont pour certains des jardins très riches.

Denis Ouin : Il faut aussi parler de la place des parents dans le projet. Nous les impliquons dans une perspective de coéducation. Leurs compétences, leurs connaissances du milieu naturel sont sollicitées.

Il y a également une grande volonté d’ouvrir les écoles au monde extérieur. Nous cherchons aujourd’hui des ressources pour le faire. Une association qui traite des plantes aromatiques et médicinales travaille déjà avec certaines écoles. J’ai engagé des contacts avec l’ONF, j’ai aussi contacté Aurélie Zwang, qui conduit en métropole un projet de recherche action « grandir avec la nature » initiée par le réseau FRENE.

Chaque école travaille dans son contexte et de manière à la fois autonome et reliée, avec l’objectif de créer du commun. Le projet s’appuie sur la diversité des dynamiques engagées dans les équipes comme lame de fond pour créer de la coopération. Cette démarche suppose une horizontalité des relations. On peut dire que nous avançons dans la construction d’un éco-système interconnecté.

Y a-t-il des enseignements inattendus que vous tirez d’ores et déjà de l’expérience que vous avez engagée ?

Denis Ouin : La démarche collective permet de partager certaines réflexions. Par exemple, nous avons commencé à évoquer dans nos dernières visios, la question de la complémentarité entre école du dehors et « école du dedans ». On peut lire un livre ou raconter une histoire en classe, ou le faire sous un manguier. Pour l’avoir observé à plusieurs reprises, c’est profondément différent en termes de capacités de concentration et d’attention des enfants. Il y a aussi toute la question de l’approche pédagogique, centrée sur l’enfant, privilégiant le jeu libre, ou sur les apprentissages scolaires, celles de la manipulation par les enfants, qui peut se pratiquer par transfert des activités du dedans ou par adaptation aux propositions du dehors, etc.

Mais si on voit les choses de manière dichotomique, on reste dans des pensées séparées. Ce qui est intéressant à observer, c’est comment la pratique du dehors impacte celle du dedans, et vice versa. À partir de là, on est dans une approche intégrée, une conception des enseignements et des postures d’accompagnement qui se réinterroge dans la globalité de la journée et de la semaine scolaires, que nous n’avions pas anticipée.

Au fond, derrière tout cela, il y a toute la question du développement de l’enfant et de la prise en compte de ses besoins à l’école maternelle.

L’approche est globale, elle concerne les fondements éducatifs et pédagogiques, tous les domaines d’apprentissages du programme, de la langue et des langues dans un contexte plurilingue créolophone et des premiers éléments mathématiques, mais elle concerne aussi les compétences sociales, cognitives et émotionnelles.

Marie-Claude Corre : En fait, ce projet permet de mettre en œuvre toutes les valeurs de l’école, de redéfinir nos relations entre collègues, entre les élèves eux-mêmes, entre l’école et les familles…

Denis Ouin : Au sein du groupe engagé dans le projet école du dehors, il y a une émulation, une pensée créative et solidaire. D’une certaine manière, la crise pandémique a remis la relation humaine au centre de nos préoccupations. Ce projet y contribue, tant du côté des enfants que du côté des adultes, des enseignants, des parents, des partenaires avec lesquels nous travaillons. Une façon d’éduquer en conscience.

Propos recueillis par Benjamin Gentils
Édition Jean-Marc Adolphe.

Cet article est placé sous licence CC-BY-SA 4.0

Cet entretien est publié dans le cadre de l’action classe-dehors : classe-dehors.org

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